Vous avez 400 heures sur Elden Ring. Trois runs complets, un personnage SL1 dont vous êtes secrètement fier, et un build bizarre à base de fouet qui n'a aucun sens mais qui marche. Tout ça existe sur un serveur. Vous ne savez pas où. Vous ne savez pas qui le gère. Et si ce serveur ferme demain, vos 400 heures disparaissent.
C'est pas un scénario hypothétique. C'est arrivé avec Google Stadia. C'est arrivé avec des dizaines de jeux en ligne. Et ça arrivera encore, parce que le problème de fond, personne n'en parle : la souveraineté de vos données de jeu.
Le vrai problème : vous ne possédez rien#
Quand vous achetez un jeu physique, vous avez un objet. Un disque, une cartouche, un truc qui vous appartient. Quand vous achetez un jeu dématérialisé, vous achetez une licence d'utilisation. La nuance a l'air juridique et chiante, mais elle change tout.
Vos sauvegardes cloud sur PlayStation, Xbox ou Steam sont hébergées sur des serveurs que vous ne choisissez pas. Sony utilise Amazon Web Services. Microsoft utilise Azure (logique, c'est le leur). Valve utilise un mix de serveurs propres et de CDN tiers. Dans tous les cas, vos fichiers de sauvegarde sont stockés sur une infrastructure américaine, soumise au droit américain, y compris le Cloud Act de 2018 qui autorise les agences fédérales à accéder aux données stockées par des entreprises américaines, même quand les serveurs sont en Europe.
J'ai perdu une save de 120 heures sur un MMO fermé en 2023. Le studio a envoyé un mail deux semaines avant la fermeture des serveurs. Deux semaines pour sauvegarder six ans de jeu. Ça m'a rendu parano sur le sujet, et je pense que la paranoïa est justifiée.
La souveraineté des données, c'est quoi au juste#
Le concept de cloud souverain existe depuis une dizaine d'années dans le monde de l'entreprise. L'idée est simple : les données d'une entreprise ou d'un citoyen européen doivent être stockées sur des serveurs européens, gérés par des entités européennes, soumis au droit européen. Le RGPD pose le cadre juridique. Le projet GAIA-X, lancé en 2019 par la France et l'Allemagne, tente de créer une infrastructure cloud européenne alternative aux GAFAM.
Le gaming n'est pas dans le scope de ces discussions. Personne ne parle de souveraineté quand il s'agit de sauvegardes de jeux vidéo. Le sujet est considéré comme trivial par les régulateurs. Sauf que ces données contiennent des informations personnelles (identifiants, habitudes de jeu, temps de connexion, données de paiement liées), et que le volume est colossal : Steam a 132 millions d'utilisateurs actifs mensuels, le PlayStation Network en revendique plus de 130 millions.
Pour le cadre technique du cloud gaming et de ses infrastructures, le problème est encore plus direct : quand vous jouez en streaming, tout est sur le serveur distant. Le jeu, vos sauvegardes, vos préférences, votre progression. Vous n'avez strictement rien en local.
Quand ça tourne mal#
Google Stadia a fermé le 18 janvier 2023. Google a remboursé les achats de jeux et de matériel. Les sauvegardes ? Perdues. Toutes. Si vous aviez 200 heures sur Cyberpunk 2077 via Stadia, elles n'existent plus. Google n'a fourni aucun outil d'export vers une autre plateforme.
C'est le cas le plus médiatisé, mais c'est loin d'être le seul. Le problème de la préservation du jeu vidéo est directement lié : quand un éditeur décide de couper les serveurs, il coupe aussi l'accès aux sauvegardes cloud. Ubisoft a fermé les serveurs en ligne de plusieurs jeux en 2024, rendant inaccessibles les sauvegardes synchronisées pour les joueurs qui n'avaient pas de copie locale.
Le RGPD donne théoriquement un droit à la portabilité des données (article 20). Vous devriez pouvoir récupérer vos données dans un format exploitable. En pratique, aucun éditeur de jeux ne propose un export standardisé des sauvegardes. Sony vous laisse télécharger vos sauvegardes PS Plus, mais dans un format propriétaire qui ne sert à rien en dehors de l'écosystème PlayStation. C'est de la portabilité en trompe-l'œil.
Le problème spécifique de la 5G et du tout-cloud#
Avec la montée en puissance de la 5G dans le cloud gaming, la tendance va dans le sens inverse de la souveraineté. Plus le réseau est rapide, moins il y a de raisons de garder des données en local. Les constructeurs poussent vers le tout-dématérialisé. La Switch 2 n'a pas de lecteur de disque (comme la Switch première du nom, certes). La Xbox Series S non plus. La PS5 Digital non plus. Le message est clair : le futur est dans le cloud.
Sauf que "le cloud", c'est le serveur de quelqu'un d'autre. Et ce quelqu'un d'autre peut changer les règles du jour au lendemain.
Le CCPA californien offre un droit à la portabilité des données, mais aucun cas test n'a encore fait jurisprudence dans le gaming. L'Europe, malgré le RGPD, n'a aucune jurisprudence équivalente dans ce secteur.
Sur ce point précis, je tourne en rond depuis des mois. D'un côté, je comprends que les éditeurs ne veulent pas standardiser un format de sauvegarde : ça coûterait cher, ça compliquerait le développement, et ça faciliterait la triche. De l'autre, c'est quand même aberrant qu'en 2026, on ne puisse pas exporter une sauvegarde d'un jeu solo vers une clé USB sans passer par un hack.
Ce que ça changerait, un vrai cloud souverain gaming#
Imaginons un instant qu'un hébergeur européen propose un service de stockage de sauvegardes gaming, conforme RGPD, avec export standardisé. Les fichiers restent en Europe, sur des serveurs soumis au droit européen. Vous avez un tableau de bord pour voir exactement ce qui est stocké, où, et depuis quand. Vous pouvez télécharger vos sauvegardes dans un format ouvert. Et si l'hébergeur ferme, vos données vous sont restituées.
Ça n'existe pas. Pas pour le gaming.
OVHcloud, Scaleway, Infomaniak, tous les hébergeurs européens proposent du stockage cloud pour les entreprises. Aucun ne cible le gaming grand public. Le marché est dominé par AWS, Azure et Google Cloud, trois acteurs américains soumis au Cloud Act. Même quand leurs serveurs sont physiquement en Europe (AWS a des datacenters à Paris, Francfort, Stockholm), la maison mère américaine reste soumise aux injonctions des autorités américaines.
Pour ceux qui s'intéressent à la question de l'hébergement de serveurs de jeu, la problématique est similaire mais avec une couche supplémentaire : non seulement vos sauvegardes sont à l'étranger, mais le serveur de jeu lui-même l'est aussi. Si l'hébergeur décide d'augmenter ses prix ou de changer ses CGU, vous n'avez aucun levier.
Ce que vous pouvez faire maintenant#
La réalité, c'est qu'en attendant un hypothétique cloud souverain gaming, vous êtes seul responsable de vos données.
Sur PC, la situation est la moins pire. Steam permet de copier les fichiers de sauvegarde locaux (ils sont dans %APPDATA% ou dans le dossier du jeu). GOG stocke tout en local par défaut, avec une synchronisation cloud optionnelle. Epic Games Store commence à proposer des sauvegardes cloud, mais l'implémentation varie selon les jeux.
Sur console, c'est plus compliqué. PlayStation exige un abonnement PS Plus pour le stockage cloud des sauvegardes. Xbox propose le cloud save gratuitement, mais dans un format propriétaire. Nintendo est le pire élève de la classe : les sauvegardes cloud du Switch Online sont supprimées 180 jours après l'expiration de l'abonnement. Six mois, et tout disparaît.
Ma recommandation concrète : faites des backups locaux de tout ce que vous pouvez. Sur PC, copiez régulièrement vos dossiers de sauvegarde sur un disque externe. Sur console, utilisez les options d'export quand elles existent. Et surtout, partez du principe que tout ce qui est uniquement dans le cloud peut disparaître.
Le problème de fond ne se réglera pas par des backups individuels. Il faudrait une réglementation européenne qui impose aux éditeurs de jeux la portabilité réelle des sauvegardes, pas la portabilité théorique du RGPD que personne n'applique. Et il faudrait des hébergeurs européens qui s'intéressent au marché gaming grand public au lieu de le laisser entièrement aux Américains.
En attendant, vos 400 heures d'Elden Ring sont sur un serveur AWS quelque part en Virginie. Dormez bien.
Sources#
- Règlement général sur la protection des données (RGPD), Article 20 : Droit à la portabilité (EUR-Lex)
- Google Stadia shutdown FAQ (Google Support)
- Cloud Act, H.R. 4943 (Congress.gov)
- GAIA-X : A Federated Data Infrastructure for Europe (GAIA-X)
- Steam & Game Stats (Steam)
- Ubisoft Online Service Updates (Ubisoft Support)





