Vous avez acheté Elden Ring sur Steam pour 60 euros. Vous l'avez en permanence dans votre bibliothèque, vous pouvez le lancer quand vous voulez, personne ne peut vous l'enlever. Logiquement, vous l'avez acheté. Techniquement, légalement, contractuellement ? Vous avez loué une licence. Nuance mineure qui change... tout.
Le mensonge du bouton "Buy"#
Voici le truc : il n'existe pas vraiment de jeux achetés sur les plateformes numériques. Ni sur Steam, ni sur Epic Games, ni sur PlayStation, ni sur Xbox. Ce que vous voyez, c'est de la maquillage commercial. Le bouton dit "Buy" ou "Purchase", mais les conditions d'utilisation disent "License".
Steam est explicite depuis octobre 2024 : "A purchase of a digital product grants a license for the product on Steam". Clair ? L'accord d'utilisation du service de Steam enfonce le clou : "The Content and Services are licensed, not sold. Your license confers no title or ownership". C'est pas équivoque. Vous ne possédez rien.
Microsoft, Sony, Epic, tous disent exactement la même chose. Ça rejoint le problème plus large du cloud souverain et du stockage de vos données gaming. Cherchez les termes d'utilisation, vous verrez des variantes stylistiques du même message : "All rights not expressly granted to you are reserved and retained" (pour Xbox). Possession zéro. Propriété nulle. Accès temporaire révocable.
Pourquoi cette distinction ? Parce qu'un objet acheté, vous pouvez le revendre, le donner, le prêter, le modifier. Une licence, c'est ce qu'ils veulent : un accès que vous ne pouvez absolument pas transférer, que vous ne possédez jamais vraiment, et qu'ils peuvent reprendre demain matin.
The Crew : la preuve par l'absurde#
Novembre 2024. Matthew Cassell et Alan Liu ont porté plainte à la Cour fédérale de Californie orientale contre Ubisoft. Leur argument ? The Crew, un jeu qu'ils avaient acheté, n'existait plus. Délisting de Steam le 14 décembre 2023. Fermeture des serveurs le 1er avril 2024.
Ubisoft a envoyé un mail au moment de la fermeture : "upcoming server infrastructure and licensing constraints". Joli euphémisme pour "on ferme les serveurs, bye". Les joueurs qui avaient déboursé de l'argent se retrouvaient avec un jeu inutilisable. Zéro accès. Zéro remboursement. Zéro alternative.
La défense d'Ubisoft était brutalement honnête : vous n'aviez jamais la propriété du jeu. Vous aviez acheté une licence qui nécessitait une connexion internet permanente aux serveurs d'Ubisoft. Quand on arrête les serveurs, la licence n'est plus valide. C'est contractuellement légal.
Les plaignants avaient soumis le packaging physique original de The Crew avec les images du code d'activation expirant en 2099. Sauf que même ça n'a pas compté. Le code d'activation était une licence, pas une propriété. Ubisoft l'a clairement énoncé : "Plaintiffs did not have unfettered ownership".
La class action est toujours en cours en 2025. Les plaignants ont déposé une plainte amendée en mars 2025, et Ubisoft avait jusqu'à fin avril 2025 pour répondre. Pas d'accord de règlement, pas de précédent jurisprudentiel pour l'instant. L'issue reste incertaine.
90% des ventes numériques, zéro propriété#
C'est chiffré. Sur Steam, PlayStation, Xbox et Nintendo, le numérique représente environ 90% des ventes de jeux. Le physique ne pèse plus que 10% du marché. On en parle de ce basculement ? Non. Les législateurs dormaient pendant qu'on vendait 9 jeux sur 10 en tant que licences révocables.
Des jeux disparaissent en permanence. Sur delistedgames.com, 1 042 titres sont documentés comme supprimés de Steam. 1 042. Sur des milliers. Si vous aviez acheté un de ces jeux, il est possiblement introuvable, et vous ne pouvez pas jouer. Sauf si vous l'aviez téléchargé avant le délisting. Steam garde l'accès pour les propriétaires, c'est vrai. Mais c'est la seule plateforme à le faire.
PlayStation Plus ? Sony retire des jeux du catalogue sans prévenir. Shadow Tactics, Endless Dungeon, Spirit of the North ont disparu en 2025 sans notification. C'est pas grave pour un abonnement de 10 euros par mois. Mais imagine si tu avais prévu de rejouer à ces jeux.
Concord. Lancé 23 août 2024. Fermé 6 septembre 2024. 14 jours. Record mondial de courte existence pour un jeu AAA. Sony a remboursé tous les achats, mais personne ne peut plus jouer. Firewalk Studios a fermé le 29 octobre 2024. Le jeu disparaît dans 5 ans comme "preserving history" sur Internet Archive si quelqu'un s'en donne la peine.
La vraie liste des shutdowns 2024-2025 ? The Crew, Concord, XDefiant, Dauntless, Battlefield 3 et 4, Multiversus qui a fermé ses serveurs après une pause de quatre mois. À chaque fois, la même logique : on coupe les serveurs, les joueurs perdent l'accès, on dit "c'est normal, c'était une licence".
La Californie essaie de se réveiller#
AB 2426. Signature le 24 septembre 2024, entrée en vigueur le 1er janvier 2025. Assemblymember Jacqui Irwin de Californie a déposé un texte simple : interdire aux éditeurs d'utiliser les mots "buy" ou "purchase" sans clarifier que c'est une licence.
Sérieusement. Le projet de loi se résume à : "Ne mentez pas sur ce que vous vendez".
L'obligation concrète ? Un avertissement visible avant l'achat : "Vous achetez une licence pour ce produit, pas la propriété. Voici les termes". Les sanctions ? Misdemeanor : jusqu'à 6 mois de prison et/ou 2 500 dollars d'amende par violation.
Les exemptions sont claires : abonnements (ça marche déjà avec "subscribe"), biens numériques gratuits, et jeux téléchargeables hors-ligne que l'éditeur ne peut pas révoquer.
La réaction de Steam ? Changelog d'octobre 2024 : ajout d'une disclosure : "A purchase of a digital product grants a license for the product on Steam". Un truc qui aurait dû être visible depuis le jour un. 14 ans après le lancement, ils ont enfin écrit la vérité.
Steam l'a appliquée mondialement, pas juste en Californie. Parce que pour une entreprise américaine, c'est plus simple d'appliquer la même règle partout. AB 2426 était une loi régionale californienne, mais elle a un effet global.
Stop Destroying Videogames : 1,29 million de signatures#
Juin 2024, Ross Scott crée une initiative citoyenne européenne. Pas un hashtag Twitter, pas une pétition Change.org. Une ECI. Une vraie Initiative Citoyenne Européenne reconnue par la Commission. 1 294 188 signatures validées sur 1 448 270 brutes (89%). Seuils nationaux franchis dans 24 États membres. Minimum requis : 7.
Le timing ? Enregistrement le 19 juin 2024. Ouverture des signatures le 31 juillet 2024. Clôture le 31 juillet 2025. Soumission à la Commission le 26 janvier 2026.
La demande : un cadre législatif européen pour préserver l'accès aux jeux vidéo après fermeture des serveurs. Stop Destroying Videogames est le nom officiel. Les trois pistes juridiques : droit de récupération des données, droit à des serveurs privés, ou obligation d'open-source après 10-15 ans.
Ross Scott est un youtubeur. Freeman's Mind, Accursed Farms, plus de 430 000 abonnés. Pas un avocat, pas un lobbyiste institutionnel. Il a réuni près de 1,3 million d'Européens contre l'industrie du jeu vidéo en 12 mois. Les trois pays avec le plus de signatures ? Allemagne (~233 000), France (~145 000), Pologne (~143 000).
La Commission a jusqu'au 27 juillet 2026 pour répondre. Ross Scott a rencontré la Commission européenne le 23 février 2026, avec un hearing public au Parlement européen. Citation de lui : "I think we're going to win this". Pas de doute affecté. Conviction tranquille.
L'initiative a même créé deux ONG, une dans l'UE, une aux USA, pour du counter-lobbying contre les gros éditeurs. Parce que oui, les gros éditeurs vont lobbyiser contre l'obligation de garder les serveurs accessibles. Money talks.
Et le Royaume-Uni ?#
Pétition parlementaire : 189 888 signatures. Seuil 100 000 atteint le 2 juillet 2025. La réponse du gouvernement était déjà tombée le 3 février 2025 : "no plans to amend consumer law on digital obsolescence". Débat parlementaire quand même le 3 novembre 2025. Résultat : rien de contraignant.
La France ? Rien. L'Allemagne ? Rien. Seule l'Europe à travers l'ECI fait quelque chose.
GOG fait la rébellion#
GOG vend des jeux sans DRM depuis 20 ans. Zéro protection, zéro connexion internet requise pour jouer. Tu télécharges une version offline, c'est à toi pour toujours. Pas de compte obligatoire, pas de licence révocable, pas de serveurs qui pourraient fermer.
Évidemment, GOG c'est la petite plateforme. ~5 millions d'utilisateurs contre 132 millions sur Steam. Michal Kicinski, co-fondateur de CD PROJEKT, a racheté GOG le 29 décembre 2025. Depuis, GOG remonte en visibilité mais c'est toujours une niche comparé au reste.
Le DRM-free pose un problème aux éditeurs : comment contrôler le revente ? Comment tracker l'utilisation ? Comment s'assurer que tu ne partages pas le fichier avec tes potes ? Réponse : tu ne peux pas. D'où pourquoi les gros éditeurs préfèrent Steam avec ses protections.
Mais GOG prouve que l'autre modèle existe et fonctionne.
Le grand vide de la réglementation#
On revient au problème de fond : pourquoi c'est légal ? Pourquoi les éditeurs peuvent vendre quelque chose qui dit "buy" et dire "c'était une licence". C'est en partie du droit anglo-saxon des contrats (le US n'a pas de droit du consommateur spécifique). Mais c'est surtout une absence totale de cadre législatif sur la propriété numérique quand l'industrie du jeu réalise 90% de ses revenus en numérique.
AB 2426 change une chose : l'obligation d'informer. Elle ne change pas le droit de propriété. Tu dois juste être averti que tu possèdes rien. Cool.
L'ECI tente quelque chose de plus fort : l'obligation de préserver l'accès post-fermeture. C'est un débat légal qui court depuis des années. Comment tu l'imposes ? Comment tu la finances ? Qui paye pour maintenir les serveurs ? Qui héberge les jeux après la fermeture ? Les éditeurs minimalistes diront "c'est à l'industrie de jouer les archivistes". Les avocats diront "c'est impossible à légiférer". Les développeurs indés diront "pourquoi mon petit jeu de 10K$ serait soumis à la même obligation qu'un AAA".
Juridiquement, c'est une jungle. Techniquement, c'est faisable. Socialement, c'est un cauchemar politique.
Ce que tu peux faire#
Franchement ? Pas grand-chose au-delà du bon sens. Les vrais changements viendront de l'Europe ou de la Californie, pas de tes actions individuelles.
Mais tu peux voter avec ton argent. GOG, même si c'est une niche. Emulation légale des jeux rétro pour la préservation vidéoludique. Jeux open-source.
Sur PC, préfère Steam (au pire, tu gardes tes téléchargements). L'émulation légale de jeux rétro est aussi une forme de préservation concrète. Sur console, tu n'as aucun levier.
Tu peux aussi arrêter de rationaliser le modèle. "C'est normal, c'est une licence." Non. C'est normal pour un abonnement Netflix. Pas pour quelque chose étiqueté "Buy". Si tu dis "buy", tu dois me vendre un bien. Si tu vends une licence, tu dois dire "subscribe" ou "license". Les termes comptent.
Ils changent tout.
Sources#
- AB 2426, California Retail Licensing & Consumer Protection Act (California Legislature)
- Steam Subscriber Agreement (Valve)
- Stop Destroying Videogames - European Citizens Initiative (European Commission)
- The Crew Delisted from Steam (Ubisoft Support)
- Cassell v. Ubisoft, Class Action Complaint (US District Court Eastern District of California)
- UK Parliament Petition: Digital Preservation of Video Games (UK Parliament)
- GOG DRM-Free Philosophy (GOG)
- Delisted Games Database (Community Tracking)




